Le recrutement de militaires en reconversion : interview croisée de Thomas Romeo (aka « Mike Echo »), Emilie Noël et Ruben Arnold

Interview Mike Echo

[Pépite.] Cabinet de recrutement spécialisé sur les profils d’anciens militaires.

Quel est votre parcours ?

 

Thomas

 

Après une première expérience professionnelle en Angleterre où je suis parti à 18 ans, j’ai par désir d’aventure rejoint l’armée et ce, au sein du 21ème RIMa. Comme pour beaucoup de militaires, j’ai pu tirer de cette expérience de vie un véritable sens de la détermination, de la rigueur et de l’organisation qui m’ont d’ailleurs été très utiles lorsque j’ai rejoint le monde civil. 

 

Après 5 belles années de service, je ne me voyais pas forcément faire carrière en tant que militaire. Je me suis donc orienté vers le recrutement et c’est par ce biais que j’ai découvert Spike. Après 3 entretiens, ce cabinet m’a proposé de rejoindre leur équipe de recruteurs directement à ma sortie de l’institution. Cependant, ce n’est pas parce que j’ai quitté que je ne garde pas de lien avec l’armée. En effet, je reste fortement attaché à l’institution et investi pour le bien de la cause militaire au travers de Mike Echo.

 

Mike Echo (Facebook / Instagram), c’est avant tout une blague qui est allée trop loin, mais qui a permis d’acquérir une forte notoriété pour créer une association, une ligne d’écoute pour les militaires victime de PTSD ou encore un engagement sur les sujets de reconversion et de transition professionnelle. Cela n’était bien entendu pas prévu car l’objectif initial ne se limitait qu’à faire des montages sur Snapchat pour tacler l’armée avec humour (« Mike Echo » signifie « Mauvais Esprit »), mais je suis fier de l’impact que nous avons aujourd’hui pour la cause.

 

Ruben

 

Franco-israélien, je suis né et j’ai grandi en France. A l’âge de 17 ans, j’ai souhaité aller à la rencontre de la réalité israélienne en y effectuant mon service militaire. Je retire de ces 3 années des enseignements en matière d’abnégation, car l’environnement y est dur et épuisant. C’est très riche de se rendre compte à 18 ans que l’on est capable de se dépasser sur des choses qui paraissaient jusqu’alors inimaginables. Le fait que l’équipe se soude par l’entraînement est important : c’est l’esprit de corps qui fait aussi que l’on tient. 

 

J’ai pu aussi y découvrir une culture du retour d’expérience et de la sincérité : les choses se disent et ce, de manière très factuelle. L’environnement est procéduré car chaque modus operandi est le fruit des enseignements des anciens, qui ont été transmis de génération en génération aux nouvelles recrues. Avec le recul, ces bonnes pratiques militaires m’ont été très utiles dans ma carrière civile. Je pense aussi que le fait d’avoir si jeune été confronté à des situations complexes m’a permis de mûrir peut-être plus rapidement que d’autres.

 

Après mon service militaire, j’ai poursuivi mes études en Israël avec une formation d’ingénieur. J’ai ensuite entrepris là-bas en créant une startup, qui n’a pas abouti car j’étais sans doute trop jeune et je ne me rendais pas réellement compte du niveau de difficulté. Afin de mûrir professionnellement, je me suis orienté vers le monde du conseil en rejoignant McKinsey à Paris. C’est à cette époque que j’ai rencontré Emilie qui était recruteuse dans cette entreprise. 

 

Pour être efficace, le recrutement dans le secteur privé repose sur des processus structurés et normalisés. Dans le monde du conseil en particulier, les entreprises apprennent à leurs recruteurs la façon de lire des CVs (ex. voici les 5 grandes écoles de commerce et les 5 écoles d’ingénieurs qui marchent bien), ce qui crée des automatismes efficaces. La limite de ce système est que le mécanisme peut alors reposer sur des préjugés pour des candidats ne cochant pas toutes les cases. 

 

Emilie

 

Suite à des études en IUP dans le secteur des arts et de la culture d’art appliqués au domaine du multimédia, j’ai commencé ma carrière professionnelle en agence de publicité et ce, au sein du studio de création d’EURO RSCG. Bien qu’ayant fondamentalement détesté cela mais avec malgré tout un loyer à payer, je suis resté plusieurs mois dans cet environnement. N’aspirant pas à cela, j’ai au bout d’un an et demi pris le premier job que j’ai trouvé en posant ma démission : réceptionniste chez McKinsey.

 

Après quelques mois, la DRH est venue me trouver à ma borne d’accueil en me demandant si je pouvais être intéressé par un job de recruteur. N’arrivant pas à pourvoir ce poste depuis un an, ils étaient prêts à donner leur chance à un profil ne venant pas du milieu mais, tout de même correctement câblé. J’ai donc appris sur le tas et c’est lorsque j’étais toute jeune recruteuse que j’ai reçu le CV de Ruben.

 

Je ne connaissais pas grand-chose au monde du conseil en stratégie et j’étais peu aculturée au système des Grandes Écoles, venant moi-même de l’Université. Ce qui a fait une grande différence pour Ruben fut que son CV était arrivé par le biais du réseau. Une collaborateur McKinsey s’est porté garant du fait que Ruben était un bon candidat à rentrer dans le pipeline, tout en me donnant l’explication de texte pour comprendre son parcours.

 

Après 12 belles années, j’ai quitté l’aventure McKinsey pour rejoindre Ruben dans la création de Spike.

 

Emilie, pourrais-tu me présenter Spike et sa genèse ?

 

Après qu’il ait œuvré sur la partie « consulting » du cabinet, Ruben m’a rejoint en prenant la direction du recrutement de McKinsey à Paris. Je me suis donc retrouvée à être managée par la personne que j’avais recrutée quelques années auparavant. Comme quoi, il faut donc toujours faire attention au karma ! Après 3 années de collaboration, Ruben a quitté l’entreprise en 2016 et moi en 2017 pour fonder Spike.

 

Nous avons d’abord commencé chacun chez nous, en s’appuyant sur le cousin de Ruben qui disposait d’un important réseau auprès de centres de santé dentaire. A nouveau, nous avons appris sur le tas les spécificités de ce secteur et comment recruter des praticiens européens. Nous avons aussi participé au recrutement de l’équipe de Qedit (autre aventure entrepreneuriale de Ruben) dans le domaine de la cryptographie, que je ne connaissais pas non plus !

 

Ces deux exercices ayant bien fonctionné et le marché étant porteur, notre équipe s’est étoffée. Nous avons donc pris des bureaux, avec une première mouture dans un coin de local d’un ami patron d’un cabinet de conseil en cybersécurité. De fil en aiguille, nous sommes aussi sortis du bois auprès d’anciens de McKinsey qui avaient monté leur propre entreprise.

 

Spike, c’est aujourd’hui une dizaine de personnes. Nous servons deux grandes familles de clients : les startups/scale-ups dans la tech et les cabinets de conseil (en data, en stratégie, en excellence opérationnelle ou encore en architecture des systèmes d’information). Nous continuons aussi dans le domaine de la santé car nous servons aussi à présent des réseaux de centres de radiologie avec toujours une expertise pour chercher des praticiens partout en Europe.

 

Thomas, qu’est-ce qui t’a fait rejoindre cet environnement et comment cela s’est passé ?

 

Je souhaitais avant tout rejoindre le monde du recrutement à Paris et avec le recul, je suis conscient d’avoir eu énormément de chance. M’étant fait planter par le service de reconversion des armées, j’ai dû gérer la chose en dernière minute et ce, à une semaine d’être réellement dans la panade. 

 

Pour la petite anecdote, Clément Têtu (fondateur de [Pépite.]) m’avait à l’époque aidé pour la refonte de mon CV et la relecture des messages envoyés à l’équipe de Spike. N’ayant pas trouvé de numéro de téléphone sur leur site afin de les pitcher directement, j’ai contacté un consultant expérimenté de Spike pour me vendre. De fil en aiguille, j’ai après deux premiers rounds décroché un entretien avec les fondateurs pour lesquels j’avais mis mon plus beau costume : en voyant Emilie me recevoir en basket/jean, je pensais être « échec mission » ! 

 

Visiblement, ils n’ont pas tenu rigueur de l’inadéquation de ma tenue : le process de recrutement chez Spike a été rapide et m’a évité d’aller pointer à l’ANPE (ce qui aurait été un échec personnel). Un jour après avoir officiellement quitté l’armée, je commençais dans cette entreprise. 

Ruben, Thomas est le premier militaire recruté chez Spike. Comment cela s’est passé au début ?

 

Je tiens à souligner le fait que les bons profils de chargé de recrutement sont assez rares. Il est, pour une petite structure comme Spike ne souhaitant pas pour autant diminuer son niveau d’exigence, difficile d’attirer des talents. Nous étions donc prêts à étudier des profils atypiques. Pour cela, nous nous sommes attachés à regarder dans les CVs le côté intéressant des expériences de vie, la présence des soft skills nécessaires pour le recrutement sans attendre que les candidats cochent absolument toutes les cases.

 

Un recruteur est attendu chez Spike à plusieurs niveaux : tenir un standard de service élevé vis-à-vis des clients, représenter la qualité et l’excellence de l’entreprise, être minutieux au quotidien dans le sourcing, faire preuve de pugnacité pour trouver des solutions même lorsque cela peut être difficile, etc. Ces différents points sont les soft skills que l’on recherche chez un recruteur mais qui peuvent parfaitement être celles développées par un militaire.

 

Lors de l’intégration de Thomas, je me rappelle d’une forme d’incompréhension lorsque nous lui demandions avec Emilie de venir dans notre bureau pour échanger quelques mots ensemble. Pour nous, le « viens, il faut qu’on parle » était tout à fait normal car c’est ainsi que nous travaillions chez McKinsey : avec du feedback. Le retour d’expérience n’y était pas dans le jugement, mais dans la façon de donner à l’autre les clés pour comprendre l’impact de ses actions sur son environnement et de voir comment le rendre positif si cela ne l’est pas.

 

Thomas avait au départ l’impression d’être convoqué dans le bureau de son Officier Supérieur pour prendre des coups de baguette sur les doigts, ce qui n’était pas du tout notre intention ! En effet, la collaboration avec Thomas était géniale dès le début car il dispose de beaucoup d’énergie. Afin de l’aider à la canaliser de manière positive, il fallait tout simplement parler.

 

Thomas, comment as-tu vécu ton intégration chez Spike ?

 

En effet, je n’avais pas eu à l’armée l’habitude de recevoir du feedback de cette manière mais je pense avoir réussi à m’y faire progressivement. Ce qui a aussi été difficile était la prise d’initiatives. Au bout d’une semaine, je me suis retrouvé avec Ruben sur des calls clients. Or j’avais eu pour habitude de me taire et prendre des notes pendant les ordres, pour ensuite les retranscrire. J’avais envie pendant ces premiers calls d’intervenir sur certains points, mais je ne savais pas si je le pouvais car j’avais toujours peur de faire une erreur. Mais Emilie et Ruben m’ont encouragé à prendre des initiatives. 

 

Un autre point compliqué au début était la gestion des problèmes. Il y a par exemple eu une situation où, étant « dans les clous » sur ce que j’avais à produire, j’ai couvert une collègue en difficulté. Comme à l’armée, il faut que la mission soit faite donc si un camarade n’a pas pu faire son travail, je le fais (l’armée apprend très bien à accepter de ne pas uniquement faire ce qui nous plaît). J’ai donc beaucoup pris sur moi jusqu’à la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Être plus prompt au feedback  face à cette situation aurait sans doute évité ce problème.

 

Sur un plan plus léger, le choc n’était pas neutre lors de mon premier jour. J’ai quitté un environnement où mes collègues arborés de gros dégradés avec des cris toutes les 5 minutes, pour basculer dans des bureaux avec des stickers « keep calm and be inclusive », où une de mes collègues a un piercing, des cheveux rouges et un homard tatoué sur le bras. Il s’avère que j’ai pu survivre !

 

Quel est votre retour après ces premiers mois de collaboration ?

 

Ruben

 

Cela se passe mieux que bien. Thomas travaille en particulier pour deux clients sur des métiers et des modes de management différents. Il n’est pas évident que les univers matchent bien entre le recruteur et son client. Or Thomas est reconnu, il a su être apprécié pour sa personnalité, sa sincérité, sa capacité à s’engager dans des relations humaines.

 

Thomas

 

Une chose qui se développe beaucoup à l’armée est le côté caméléon. Un militaire débarquant de sa campagne va rapidement se retrouver avec un tahitien, un martiniquais, etc. Il y a un tel mélange social et ethnique que l’on est obligé d’apprendre à savoir se comporter avec tout le monde et à comprendre les codes de chacun. Il est certain que je ne disposais pas d’autant d’adaptabilité avant d’avoir rejoint l’armée.

 

Ruben, est-ce que l’exemplarité des militaires peut aider dans le métier du recrutement ?

 

Le recrutement est un métier qui n’est pas évident. Certains le pratiquent de manière très transactionnelle. L’objectif pour eux est de recruter car c’est comme cela qu’ils gagnent leur vie donc tous les moyens sont autorisés (ex. spammer un millier de candidats). Cette catégorie de recruteurs représente selon moi une forme de mercenariat qui ne doit que délivrer du chiffre pour glaner des succès. Ces pratiques tirent le métier vers le bas car cela peut aussi desservir les clients, sur les questions de réputation et de marque employeur notamment.

 

Nous avons chez Spike fait un choix radicalement différent. Ne venant pas avec Emilie de cabinets de recrutement, nous ne nous sommes pas sentis obligés de perpétuer des fonctionnements classiques. Par exemple, les bonus des collaborateurs de Spike ne sont pas directement liés au nombre de personnes qu’ils recrutent : nous ne voulons pas d’une armée de mercenaires, mais plutôt des consultants qui s’entraident au service des clients. Nos équipes sont capables d’apporter de la valeur aux entreprises en les conseillant sur leurs recrutements mais aussi en les représentant sérieusement devant des candidats.

 

Faire partie d’une institution militaire, c’est déjà faire le choix d’appartenir à une armée et non à un groupe de mercenaires, en agissant sur la durée et pas uniquement en souhaitant « scorer ». La preuve, Thomas et toi (ndlr : Clément Têtu) êtes toujours investis au profit de l’institution en vous inscrivant sur le long terme. De même, notre culture chez Spike fait que nous nous inscrivons dans la durée avec nos clients.

 

Quels conseils pourriez-vous donner à une entreprise qui intègre un ancien militaire dans ses équipes ?

 

Ruben

 

Le premier point est le feedback : montrer autant faire que se peut et de manière constructive les écarts entre le comportement et les agissements de la recrue avec les attentes de l’entreprise. Il faut donc exploiter chaque occasion pour expliquer où en est le collaborateur, souligner les efforts faits, décoder ce que peuvent attendre les clients, etc. C’est finalement un parcours de compagnonnage et de mentorship pour aider la recrue à comprendre l’environnement dans lequel elle est rentrée.

 

Le second élément réside dans le fait de laisser prendre des initiatives. Thomas occupait d’abord un rôle de sourceur mais nous avons vite compris qu’il était en mesure de faire plus. Nous avions au début peut-être mal visé, mais en voyant son énergie, il n’était pas pertinent d’essayer d’éteindre le feu. Il était mûr pour gérer des clients donc nous avons mis en place un parcours pour qu’il apprenne au fur et à mesure. Thomas est au bout de quelques mois devenu consultant.

 

Thomas

 

Nous avons tendance à beaucoup nous dénigrer car des militaires peuvent finir par croire qu’ils sont mauvais à force de l’entendre par certains. Un militaire en reconversion doit être conscient qu’il est en mesure d’apporter des solutions aux entreprises. 

 

Des starlettes de télé-réalité arrivent à faire des fortunes donc, à condition de ne pas perdre espoir, tout est possible dans la vie !

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